Quand j'étais petit (enfin, quand j'avais dix ans, quoi), tous les premiers mercredis du mois, c'était la folie. Je descendais à l'aube dans la rue pour aller à mon kiosque à journaux préféré, avec 50 francs dans ma main moite, tremblant d'impatience. Ni une ni deux, je me prenais, grâce à l'argent de ma môman, Le Journal de Mickey, Super Picsou Géant, Mickey Parade et, mon préféré de tous, Picsou Magasine, que j'ai longtemps continué à acheter jusqu'à un funeste numéro parfumé à l'ail que je n'ai pas pu lire en entier. Beurk.
C'est la jeunesse de Ben en fait ?
Une des raisons pour lesquelles Picsou Magasine était mon journal favori était que la ligne éditoriale de l'époque était de faire découvrir les monuments de la mythologie des Ducks. C'est ainsi qu'ils ont été les tous premiers, en France, à publier les histoires fabuleuses d'un génie encore trop mal-connu, à savoir Keno Don Rosa, auteur, donc, de la saga de La Jeunesse de Picsou.
Mais commençons par le commencement : contrairement à ce que beaucoup pensent, L'oncle Picsou n'est pas une invention de Walt Disney. C'est Carl Barks qui a décidé de créer Scrooge McDuck, oncle de ce cher Donald, , pour les besoins d'une histoire de noël (d'où la référence à Dickens, donc). De 1942 à 1966, Barks a dessiné un nombre absolument faramineux de comics pour Disney (plus de 650), et beaucoup d'entre elles racontent les histoires de Balthazar Picsou. La narration de Barks est encore aujourd'hui d'une grande modernité, et a inspiré beaucoup de dessinateurs qui ont pris le relais, sans jamais vraiment être à sa hauteur. Jusqu'au jour où Keno Don Rosa, ingénieur civil de formation (ce qui explique peut-être l'importance occupée par Géo Trouvetou dans certaines histoires), s'est lancé dans les aventures des Ducks.
Rosa Barks
Don Rosa a une connaissance encyclopédique de l'oeuvre de Barks, et lorsqu'il se lance dans La Jeunesse de Picsou, il se base sur "les faits Barksiens", des anecdotes parsemées au fil des aventures qui lui ont permis de reconstituer petit à petit les origines de Balthazar. L'entreprise n'a pas été une mince affaire car Barks, aussi brillant soit-il, n'a jamais pris soin de tisser une chronologie cohérente, et Don Rosa, en véritable archéologue, a dû faire preuve de beaucoup d'imagination pour élaborer des hypothèses convaincantes et logiques sur le passé de Picsou.
Le résultat est une saga qui s'étend sur douze épisodes (sans parler des épisodes bis, ter, et bonus) et qui reproduit la vie de Balthazar Picsou de son enfance (il a dix ans lorsque l'histoire commence en 1877) à sa rencontre avec Donald et ses neveux en 1947 (et, implicitement, son entrée dans le monde pas si merveilleux de Walt Disney). On peut constater, d'ors et déjà, que, dans son principe même, La Jeunesse... a l'audace de briser un gros tabou : les personnages vieillissent. Certes, les deux évènements majeurs de la vie de Picsou, à savoir sa naissance et sa mort, ne font pas partie de la saga, mais certains personnages meurent et la vie des McDucks prend souvent des tournures dramatiques. Car si Don Rosa est un amoureux fou de Picsou, sa vision du personnage révèle un grand recul critique vis-à-vis de la création de Barks
Du rêve américain à Citizen Kane
Balthazar Picsou est le fils de Fergus McDuck. C'est le dernier descendant masculin d'une longue lignée de nobles écossais (d'où le "Mac", qui disparait en français, ce qui est bien dommage) qui ont été expropriés de leur magnifique château et qui luttent pour joindre les deux bouts. Il a deux sœurs, et est tout particulièrement lié avec ses parents qui le sensibilisent à l'histoire des McDucks et l'inspirent à la grandeur. Ainsi, lorsqu'à dix ans son père lui fabrique une boîte de cireur de chaussures, il travaille d'arrache-pied pour faciliter la vie de ses parents. Le premier tournant de sa vie est sans aucun doute la leçon que lui enseigne son père lorsqu'il demande à un de ses amis d'escroquer Balthazar en le faisant travailler pour une dime, une pièce américaine de dix centimes de dollar qui n'a donc aucune valeur en écosse.
Première leçon : en affaires, ne jamais faire confiance à personne. La leçon est dure, mais Balthazar va au-delà : il fait un symbole de cette première pièce gagnée qu'il ne perdra jamais et qui lui donnera l'idée de partir aux États-Unis. Le sou fétiche est né.
Pendant plusieurs années, Picsou va parcourir le monde : il travaille à bord d'un bateau sur le Mississippi, devient Cowboy dans le Montana, rencontre Théodore Roosevelt, Géronimo ou Buffalo Bill, cherche la fortune en Afrique du Sud, en Indonésie et en Australie. C'est au Klondike, au cours d'une ruée vers l'or particulièrement difficile et violente qu'il trouve une gigantesque pépite d'or et devient millionnaire. C'est le second tournant de sa vie, et le début de sa déchéance affective : Balthazar, au cours de ses années de prospection, a toujours été très proche des siens, mais la mort de sa mère puis celle de son père brisent le noyau familial. Lorsqu'il emmène ses sœur à Donaldville, il n'est plus le même homme. Ses valeurs ont disparues avec ses parents, et son seul but dans la vie est dorénavant de devenir l'homme le plus riche au monde. Cette quête absurde (qui sera néanmoins couronnée de succès, comme on le sait tous) va le condamner à la solitude, jusqu'à la rencontre, donc, avec Donald, ce héros au bec si jaune.
Pourquoi est-ce si génial?
Don Rosa a donné une véritable âme à Picsou. Sa vie est un concentré des valeurs de l'idéal régulateur américain : le fruit du travail doit être récolté après un dur labeur, on peut toujours recommencer à zéro, et il ne faut jamais oublier d'où l'on vient. Certains critiquent le personnage de Balthazar Picsou, voyant en lui une ode au capitalisme, à la quête de l'argent et à l'exploitation des gens. C'est un contre-sens, comme le démontre Don Rosa : Picsou se perd en chemin, brise ses liens avec sa famille et se coupe de tout ce qui comptait pour lui. La vie de Picsou est une vie de sacrifices affectifs : l'ombre de Goldie, magnifique personnage, hante le milliardaire en permanence. C'est ce lien si fort avec le passé qui fait de lui un personnage si riche. Comme Don Rosa le dit, Donald, par opposition, est un personnage qui vit en permanence dans le présent. Picsou, lui, est une figure romantique, un fétichiste gothique qui n'est pas attaché à ce que l'argent peut lui acheter mais à l'argent en lui-même. L'argent est humanisé, chaque pièce devient le vestige d'un souvenir, d'une époque révolue et inaccessible.
On ne saurait résumer une telle bande dessinée à son histoire, qui est certes magnifiquement écrite et narrée (Tintin peut aller se rhabiller) mais qui ne fait pas tout. Le dessin de Don Rosa est fabuleux, et est l'équivalent graphique de son parti-pris réaliste : les cases fourmillent de détails, les décors et paysages sont superbes, et les expressions des personnages sont dignes des meilleurs Gotlibs. Quand j'y pense, j'ai rarement autant ri qu'en lisant les comics de Don Rosa. Comme dans toutes les grandes œuvres, on ne fait pas que rire en lisant La Jeunesse de Picsou. Certains moments sont tout particulièrement émouvants, et je ne saurai vous gâcher le plaisir de la découverte en précisant ma pensée. Je connais aussi certaines personnes dont la passion pour le voyage leur a été inspiré par l'extraordinaire précision de Don Rosa. En bref, La Jeunesse de Picsou est une œuvre qui change une vie.
Don Picsou
Pour terminer rapidement, j'aimerais simplement souligner que l’œuvre de Don Rosa ne s'arrête pas là. Ses autres histoires sont de véritables chef d'œuvres de fantaisie et d'humour où vous apprendrez l'existence du dissoutou, boule de matière crée par Trouvetou qui est capable de détruire absolument tout ce qu'elle touche (même le noyau de la terre si on le fait malencontreusement tomber par terre), découvrirez comment les Rapetou poursuivent Picsou à travers ses rêves pour découvrir la combinaison de son coffre fort et serez admiratif de l'ingéniosité de Miss Tick pour tenter de dérober le sou fétiche de Picsou.
Un créateur devrait avoir tous les droits. Don Rosa, lassé de ne rien toucher, malgré le succès incroyable de ses histoires, a demandé à Disney de ne le plus le créditer pour son travail, comme il me fait l'honneur de le révèler un petit peu plus bas sur cette page. La saga est aujourd'hui terminée, mais certaines histoires resteront inconnues, comme par exemple l'histoire du père de Riri, Fifi et Loulou. Mais s'il y a bien une histoire que j'aimerais voir racontée, c'est celle de la mort de Picsou. Car oui, Don Rosa a osé le tuer, pour ses cent ans, provocation ultime à l'encontre de Disney. Quoi de mieux pour finir que ce joli dessin où l'on voit que Donald a épousé Daisy, et que le temps poursuit son œuvre dévastatrice?







2 hululements:
17 avril 2011 00:22
Very nice article -- I appreciate your compliments! But you have one serious misconception:
Neither Barks nor I worked for Disney when creating our comics. Disney can take no credit for ANY Disney comic book you have ever seen! They simply LICENSED the names of the characters to independent publishers and FREELANCE writers and/or artists, such as Barks and I and MANY others, created our work with NO HELP FROM DISNEY. And we also never get a penny in royalties from the profits made from our work, no matter how well it sells or how often it is reprinted in expensive collections.
Also, the reason I no longer receive credit for the work in print is because I finally grew tired of publishers using my name to promote and sell their products on which they pay me no royalties. So it is *I* who now prevent them from exploiting my name.
But, again, other than that misconception, thanks for your kind words!
Don Rosa
17 avril 2011 01:11
Your posting here is a genuine honor. I've modified my article and corrected my mistakes, and I hope it will now be more accurate. I am only one of many who were deeply moved, inspired, and, most of all, entertained by your stories. Thanks once more for reading this article and making me so incredibly happy.
Best,
Benjamin
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