Je suis peut-être con mais j'ai peur

| samedi 23 avril 2011 | |


J'ai vu des enfants se prendre une balle dans la tête. Des hommes exploser en mille morceaux. J'ai vu des femmes poignardées, violées, décapitées, énuclées, suspendues à des crochets de boucher. J'ai vu les humains se dévorer entre eux, des monstres ignobles sortir d’orifices dont j’ignorais même l’existence. Pourtant, lorsqu’on me demande de quoi j’ai le plus peur, la réponse est surprenante. J’ai peur des couloirs.

Corridorophobe

Quand on est ado, je pense qu’on cherche par tous les moyens à faire quelque chose de subversif. Pour certains, boire une bière en secret dans sa chambre sera l’affront ultime fait à ses parents. Pour d’autres, ce sera un piercing ou, pis encore, un tatouage. Pour mon grand-frère, ça a été de me montrer le Shining de Kubrick quand j’avais tout juste quatre ans. Il faut le comprendre : mes parents étaient pas là, mais sa copine oui, et j’étais un peu lourdingue, je trainais dans ses pattes, l’empêchant sûrement de se bécoter tranquillement. C’est assez malin, en fait, il met un film d’horreur, et je pars en hurlant à coup sûr en quelques minutes. Le problème, c’est que le peu de choses que j’ai vu avant que ma mère ne fasse irruption, folle de colère, a suffi à me marquer la rétine à tout jamais. Depuis, j’ai peur des jumelles, et, surtout,  j’ai peur de ce que je vais rencontrer au détour de chaque couloir un peu sinueux.


Fenestrophobe

Le traumatisme de Shining a beau être celui qui m’a le plus défini, il fait partie de ces traumatismes dont on se souvient très bien et qu’on identifie sans problème. Si j’ai peur des couloirs, je sais à cause de quoi (ou de qui) c’est. La même chose pour les grandes fenêtres. Lorsque Hook, le film de Steven Spielberg, est sorti au cinéma en 1991, mes parents m’ont emmené le voir. C’était deux ans après l’épisode Kubrick, et même s’il y a bien moins de choses volontairement effrayantes dans le film, un passage m’a considérablement marqué. Cette fenêtre, immense, et la poignée qui se tourne de l’extérieur, doucement, sans bruit. Bon sang de bon soir, où va le monde si on est même plus en sécurité dans sa propre chambre? C’est ce que je me suis dit, vraisemblablement, quand je me suis réveillé en hurlant quelques jours après. Le même grand-frère, qui était de corvée de baby-sitting, a fait irruption dans ma chambre, légitimement furieux car j’avais de nouveau interrompu une séance de bécotages. ‘Mais t’es con, c’est qu’une fenêtre!’, m’a-t-il lancé, stoïque. ‘Je suis peut-être con, mais j’ai peur’. Balle au centre.


Ithyphallophobe

Il y a d'autres traumatismes bien plus retors. Il est finalement rassurant de bien se souvenir de quoi (et de pourquoi) on a peur. Ce qui est vraiment terrifiant, c'est lorsqu'on a une image, perdue quelque part dans les tréfonds de son crâne qui, sans crier gare, refait surface, implacable.


J'en frissonne encore. Ce terrible monstre est le personnage principal du dessin animé éponyme, Ernest le vampire, une production française de la fin des années 80. Ce qui était véritablement effrayant, dans ce dessin animé, ce n'était pas vraiment ce personnage principal, même s'il ressemble au fruit des amours torrides entre un morse et d'une éléphante. C'est plutôt une question d'atmosphère. Ce grain brouillardeux qui est présent en permanence à l'écran, cet immense château gothique aux couloirs (on y revient toujours!) vides interminables, et l'absence totale de dialogues en font un dessin animé particulièrement lugubre qui, à défaut de me terrifier, me met toujours mal à l'aise. C'est le genre de choses que l'on regarde, petit, sans vraiment mesurer l'impact qu'elles ont sur nous.


Achluophobie

C'est l'histoire d'un petit garçon d'environ neuf ans qui, comme tous les petits garçons, adore les films d'animation. Il est du genre à regarder les séquences de montagne russe d'Imagina en imaginant qu'il est dans le chariot et à s'incliner en fonction. Ses parents, bienveillants, décident donc d'enregistrer une - forcément fabuleuse - soirée thématique Arte de quatre heures, Au pays de l'animation, consacrée à des courts-métrages d'animation. Ce ne sont que des petits films en pâte à modeler, cela ne peut pas faire de mal à une mouche! Je tiens d'ailleurs à souligner le pouvoir traumatique de la chaîne franco-allemande, spécialiste des trucs malsains et profondément dérangeants. Bref, soirée thématique sur Arte, chouette, on va bien s'amuser.


Oui mais voilà, tout d'un coup, c'est l'histoire d'un petit garçon qui vit dans une grande et vieille bicoque, seul avec sa mère. Il est temps de se coucher, et le chemin jusqu'à sa chambre est long et tortueux (avec pleins de couloirs en plus). Une fois couché, il regarde par la fenêtre, et à la place du croissant de lune, un visage effrayant, avec un nez crochu et un menton saillant. C'est le marchand de sable, qui va faire irruption dans la chambre à coucher, sans que personne ne puisse l'arrêter, pour arracher les yeux du charmant bambin. Mais attention, en plus, ce marchand de sable cadavérique prend un malin plaisir à faire du bruit pour que l'enfant soit encore plus effrayé. 16 ans après, après de nombreuses recherches infructueuses, j'ai enfin mis un nom sur ce film d'animation effroyable. Il s'agit de The Sandman, de Paul Berry. Je l'ai regardé de nouveau, et il n' a rien perdu de sa force. Il est néanmoins très rassurant de l'avoir regardé avec d'autres gens. Je commençais très sérieusement à penser que je l'avais rêvé, qu'il s'agissait d'un cauchemar d'enfance dont je ne me rappelais pas bien, ce qui aurait été encore plus flippant que le film en lui-même.

Jetez-y donc un œil ou deux si vous avez le courage. Et bonne nuit.

Lien vers le film

En bonus, une petite vidéo à montrer aux charmants bambins autour de vous, histoire que la prochaine génération soit, elle aussi, un peu dérangée.



4 hululements:

Ben Says:
23 avril 2011 13:34

Tiens, j'en profite pour faire une requête : je cherche la référence d'un téléfilm diffusé dans les années 90 sur TF1. C'était assez pourri, un truc en deux parties, mais je me souviens très clairement d'une scène :
C'était une histoire d'extraterrestres, aux USA. Une famille qui habitait une maison, il y avait une histoire d'ours polaire aperçu pendant l'hiver, et, surtout, cette scène ou la petite fille s'avançait vers un lac, voyait un enfant lui tournant le dos, elle l'appelait et, patatra, il se retournait, sauf que c'était pas un enfant mais un extraterrestre humanoide. Ce passage m'a vraiment marqué, si ça rappelle quelque chose à quelqu'un...

Assouf Says:
23 avril 2011 18:20

X files ?

De rien.

Lucile Says:
24 avril 2011 14:47

Bon article jeune homme. Très agréable à lire.

Je n'avais même pas souvenir qu'il était question de fenêtre mais ce tautologique crochet de Hook reste gravé en ma mémoire.

Je n'ai pas saisi le rapport entre ithypallophobe et le vampire par contre ? Ernest n'est même pas sexué !

Ben Says:
24 avril 2011 14:54

Merci Lucile!
Pour ce qui est l'ithyphallophobe, en effet, il n'y a aucun rapport. J'ai juste été amusé en voyant la définition de cette phobie, et j'étais curieux de savoir si quelqu'un allait chercher le sens! Toutes mes félicitations, tu as gagné un cookie fait maison que tu pourras récupérer à prochaîne venue en terre lyonnaise, qui, je l'espère, aura lieu bientôt!

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