Il y a des évènements dont on aimerait ne pas se souvenir, des traumatismes que l'on a enfouit au fond du placard, des pensées que l'on garde sous le lit, dans une boite noire. On a beau tout faire pour oublier l'intolérable, il y a toujours un moment où nous perdons le contrôle. On se réveille en sursaut pendant la nuit, sans savoir pourquoi. Un frisson se glisse le long de notre dos alors que nous sommes seuls dans un couloir.
Un an après notre départ sur un lointain continent, il me faut revenir sur ces drames étranges et tenter de percer leur mystère. Mais je crains qu'il soit impossible de résoudre ces énigmes qui sont apparues avec une fréquence inhabituelle. Que deviendrais-je si cet effort surhumain se solde par un échec?
Gare à vous, lecteurs innocents et naïfs, si un jour vos pas vous conduisent à Montréal, vous pourriez bien subir les mêmes choses que nous, mais vous n'aurez peut-être pas pour autant la chance de pouvoir les raconter...
La terre s'ouvre
C'est un jeudi matin comme les autres. Je travaille d'arrache-pied, perdu dans mes pensées, assis devant le bureau bien trop grand de la rue de Normanville. Il fait très chaud dehors, et l'air est immobile, déjà, alors que le soleil n'en est pas encore à son Zénith. Je suis seul, au deuxième étage de cet immeuble vétuste, et je me retourne, de temps à autre, inquiété par le moindre bruit en provenance de l'escalier en métal qui mène à la cuisine, dans mon dos. Combien de fois ais-je sursauté en entendant les griffes d'un monstre marteler les barreaux de fer rouge rouillé pour me rendre compte qu'il s'agissait en fait de l'adorable (mais méfiant) chat du voisin? Pourtant, ce jeudi matin comme les autres, c'est toute autre chose qui m'interrompt dans ma noble tache. Un bruit diffus me fait relever la tête une première fois. Un des clous, sur l'étagère à ma gauche, vacille et tombe. L'eau de mon thé refroidissant, calme il y a quelques instants, se trouble, des cercles se forment. Puis plus rien. Quelques secondes passent, et je me replonge dans mes livres. Puis, tout d'un coup, la lampe au dessus de ma tête se met à trembler. Quelque chose gronde, mais le soleil brulant dehors rend impossible tout orage. Par la fenêtre, j'aperçois le balcon qui se met à bouger, et je me rappelle les funestes paroles du propriétaire.
N'allez pas vous y aventurer trop loin sur le balcon, il est pas bien solide!
La terre se met à trembler de plus belle, mon thé déborde, et, vaillant, je me réfugie en urgence sous le bureau, et je prie, je prie, Jésus, Mahomet, Krishna, Bono, que nous ressortions tous indemnes de ce déchaînement de la nature. La terre s'est ouverte ce jour-là, à Montréal, et des démons en sont sortis.
Un invité imprévu
Le mois de mai, à Montréal, est un mois qui ferait perdre la raison à n'importe quel climatologue. Le crapaud qui, dans son bocal, annonce la pluie et le beau temps, se suicide à la fin du mois d'avril. Le vent avait soufflé avec violence, ce jour-là, et la quiétude et la sécurité de notre appartement nous promettait un nuit paisible, bercés par les douces mélodies fantomatiques de la lune. Pourtant, au beau milieu de la nuit, la porte de notre balcon s'ouvre en fracas. Une tempête s'invite dans notre appartement, renverse livres et vases, des papiers coupants prennent leur envol et se jettent sur nous. Impuissants, hagards, je me jette vers la porte pour tenter de la fermer alors que ma compagne, le sommeil violé, hurle de terreur. Le vent lutte, résiste, souffle de plus fort, et je manque de flancher. Je ferme la porte de toutes mes forces, tourne la poignée... dans le vide. La porte du balcon n'offre plus aucune résistance! le moindre coup de vent la fait vaciller, et, à chaque bourrasque un peu plus violente, c'est le même effet démentiel. Je ne peux me recoucher, il est impossible de bloquer la porte, aucune chaise ne suffit, aucun meuble ne contient la fureur de Vultumus ou de Notos. Seul ela lumière du jour et le réveil des oiseaux calmera la tempête.
Nul besoin de loup pour souffler quand le vent du mois de mai prend Montréal.
Un invité imprévu (2)
C'en était trop. De tels évènements sont autant de signes annonciateurs d'un grand malheur. Il nous fallait quitter la maison hantée, déménager pour être au plus près du sol, dans un appartement n'offrant qu'une seule sortie. Nous passons une semaine à emballer nos précieux bibelots, à effacer les traces de notre passage pour que la malédiction ne nous poursuive pas au-delà de ces lieux maudits. Nous aimons trouver refuge dans l'obscurité, et pour palier à l'absence de volets dans ces contrées barbares, nous avions acquis deux étoles rouge et longues que nous avions accrochés en guise de rideaux. Ce soir-là, nous savourions la perspective de notre dernière nuit dans ces lieux malsains, tout en étant bien conscient que le Mal attendait souvent le dernier moment pour se manifester. Alors que je m'apprête à décrocher nos rideaux pour les emmener avec nous, quelque chose me trouble, là-haut, près de la tringle qui les soutenait. Une tâche blanchâtre. Affligé par une mauvaise vue, je monte sur une chaise et approche mon nez de la suspecte anomalie. Quelle ne fût pas ma surprise de trouver une boule d'apparence cotonneuse d'environ cinq centimètres de diamètre coincée entre deux plis! J'étire doucement le tissu pour y voir plus clair et c'est alors qu'une faille apparait dans le coton. Une patte noir, squelettique et morbide transperce le cocon et s'articule, gesticule, sous mes yeux épouvantés. Je hurle, vacille, manque de me briser le cou. N'écoutant que mon courage, je quitte la pièce en criant.
Quelques instants plus tard, armé d'un aspirateur (instrument remarquable importé du pays du soleil levant), j'aspire à pleine puissance la créature de Satan. J'ôte le sac de l'aspirateur, le jette avec violence dans un plus grand sac que je ferme sans plus attendre. La Bible de néon à la main, j'allume une bougie et, dehors, alors que la lumière tombe doucement, aidé par les flammes purificatrices d'Héphaïstos, je renvoie l'abominable visiteur en enfer.
Aucune fuite possible
Qu'il est agréable, l'été, de vagabonder dans les longues rues de Montréal, de guetter les chats errants, de savourer cette tranquillité si particulière. Une de nos marches favorites nous menait au gigantesque et magnifique jardin botanique, à quatre kilomètres de notre nouvel appartement. Plutôt que de suivre un long boulevard tout du long, nous aimions tout particulièrement prendre une rue par-ci, une rue par-là, sans vraiment nous perdre, mais plutôt pour varier les plaisirs. Sur le chemin du retour, après une douce promenade parmi les fleurs et les arbres au cours de laquelle nous avions rencontré un adorable petit renard roux, nous nous sommes retrouvé dans une large rue que nous n'avions jamais vue. Cette rue semblait interminable, et toutes les maisons se ressemblaient, mais nous nous y sommes tout de même engagés, pressés par le soleil qui se couchait et la lumière qui tombait. Après quelques pas, nous nous rendîmes compte de notre erreur. Pas âme qui vive à l'horizon. L'obscurité se faisait de plus en plus présente, et les lumières des lampadaires ne semblaient pas vouloir s'allumer. Un sentiment d'inquiétante étrangeté nous envahit rapidement. Toutes les maisons semblaient être identiques, sorties du même moule. Pas qu'elles soient effrayantes, bien au contraire! Modernes, propres, blanches, elles étaient parfaites. Bien trop parfaites. Un sentiment d'insécurité nous poussa à accélérer le pas, à guetter le moindre échappatoire, mais aucune ruelle ne permettait de sortir de cette longue artère sans vie.
Nous en sortîmes bien évidemment indemnes, mais l'envie de chercher d'autres raccourcis nous quitta à tout jamais.
Ce superbe jardin botanique était donc notre endroit préféré pour profiter des derniers jours de l'été Montréalais. Un beau jour, un panier plein de victuailles, nous avions décidé d'y pique-niquer, comme le disent les jeunes. Ma compagne était superbe, le teint légèrement hâlé, une jupe légère, les cheveux magnifiques. Le crépuscule était magnifique, et le jardin japonais révélait ses merveilles sous une toute autre lumière alors que les ombres mettaient en valeur ces structures géométriques si particulières. Nous étions tranquillement en train de déguster de savoureux petits biscuits lorsqu'un insecte me frôla l'oreille. Je sursautais, et nous rimes, elle et moi, insouciants et ignorants du danger qui guettait. Je remarquais, sur mon mollet musclé et virile, la présence d'un moustique d'une taille surprenante, que je chassais d'un geste distrait. Puis, de nouveau, à l'oreille, un nouveau vrombissement me fait tourner la tête avec violence. Un autre insecte me frôle l'autre oreille. Pris de panique, je prends la main de la jeune donzelle, et me met en marche, tentant d'éviter d'ingurgiter, haletant, ces diaboliques moustiques. Mais rien n'y fait, le bruit est de plus en plus important, et nous manquons plusieurs fois de trébucher. Petit à petit, sur les jambes parfaites et appétissantes (grâce à un onguent particulièrement en vogue alors) de la pauvre jeune fille, de petites cloques blanches apparaissent. Nous nous pensons sortis d'affaire lorsque nous quittons finalement le jardin, mais, pauvres de nous, ou plutôt, pauvre d'elle : quelques heures après, à l'abri dans notre foyer, les morsures sanguinolentes de ces monstrueux moustiques se révèlent par dizaines sur les jambes de la belle. La douleur est grande, et les démangeaisons insupportables. Pire encore, ces fourbes créatures se sont, semble-t-il, fait un devoir d'attaquer tout particulièrement les articulations et l'arrière du genou de la demoiselle qui, des jours durant, ne pourra plus plier la jambe ni même dormir sans serrer les dents.
Le beurre de Karité de Lush, approuvé par les moustiques de Montréal
Le couloir de la mort
Ah, Montréal. Ville pleine de vie, pleine de jeunesse, pleine de musique. Ah, Montréal, et tes concerts. Un beau jour, alors que nous étions en route pour voir un groupe de ménestrels particulièrement renommés, nous prîmes le métro. Nous n'avions pas bien le choix, il faut le dire, l'évènement étant situé dans un parc situé sur une île inaccessible à pied. Perdus dans les entrailles de la terre, à plusieurs centaines de mètres de profondeur, une musique bien connue vint rencontrer nos oreilles. Cette douce mélodie, reconnaissable entre mille, a pris ce jour-là une toute autre couleur, et lorsque je l'entends aujourd'hui par hasard, je repense à l'effrayante rencontre de ce jour funeste. Mais il me faut revenir à ce drame sans plus attendre : Il s'agit de La Sonate au Clair de Lune de Beethoven, et elle nous accompagne donc dans les couloirs déserts du métro. Il est étrange d'entendre ce morceau alors qu'il n'y a aucun musicien, aucun haut-parleur, et la musique semble venir de nulle part. Nous poursuivons notre chemin dans les dédales souterrains quand, tout à coup, au détour d'un passage, nous nous retrouvons dans un long couloir au fond duquel nous apercevons l'escalier qui nous permettra d'atteindre notre rame. Planté au milieu du couloir, à quelques mètres de nous, un homme, d'une taille imposante, à la silhouette étrange. Son teint gris et ses cheveux sales donnent l'impression qu'il a survécu à un incendie particulièrement intense. Ses vêtements sont tâchés, et son pantalon large flotte légèrement. A ses pieds. Il nous fait face, alors que nous nous avançons, et que la Sonate continue sa mélancolique complainte.
"Extra-Tickets. Extra-Tickets. Extra-Tickets. Extra-Tickets"
Je n'oublierai jamais sa voix, et l'effet qu'elle m'a fait. Son timbre était craquelé, aigu, strident, insoutenable. Et il y avait quelque chose de terrifiant dans sa requête. En hâtant le pas, sans croiser le regard, nous l'avons contourné et avons atteint la rame du métro qui semblait nous attendre. Avec le recul, à l'abri, loin de lui, je me demande, aujourd'hui : Cherchait-il des billets? En proposait-il? Mais, au juste, qu'est-ce qui nous dit qu'il s'agissait de billets pour le concert? Ne cherchait-il pas des passagers à emmener avec lui le long du Styx?...
Le dernier de ces contes est à n'en pas douter le plus effrayant. Les fantômes des malheurs de notre ancienne habitation étaient encore bien présents lorsque nous posâmes nos effets dans notre nouvel habitation, un appartement situé au rez-de-chaussé d'un bâtiment donnant sur un long boulevard. Notre nouveau foyer n'avait qu'une porte qui s'ouvrait sur le long couloir d'entrée de l'immeuble. Nous étions à l'abri de la rue, car il fallait avoir la clé pour rentrer dans ce couloir, ou alors connaître quelqu'un et lui indiquer notre présence grâce aux différentes sonnettes accessibles depuis l'extérieur. Nous nous sentions fort logiquement en sécurité et, lorsque, ce premier soir, nous nous couchâmes, ce fut avec sérénité.
Au milieu de la nuit, un coup de sonnette m'arrache de mon sommeil. Je tourne la tête, à mes côtés, la jeune demoiselle au beurre de Karité semble toujours être dans les bras de Morphée. Ais-je rêvé? Un second coup de sonnette m'ôte tout doute. Le troisième me tourne le sang. Terrifié, j'allume la petite lumière à mes côtés et secoue la pauvre donzelle qui, devant ma panique, se met à crier. Pendant ce temps, les coups de sonnettes, impitoyables, se multiplient sans faiblir, me poignardant à chaque fois avec la même vigueur. Doucement, me couvrant les oreilles de mes mains tremblantes, je m'approche du judas de la porte pour tenter de voir quelque chose. Le judas est sale, le couloir est long, et, même si la lumière est allumée, je ne peux qu'apercevoir une ombre à l'entrée de l'immeuble qui, le bras tendu vers les sonnettes, ne cesse de nous tourmenter.
Sans l'ombre d'une hésitation je saisis mon téléphone et appelle la police. Alors que j'explique la situation à mon interlocutrice, les coups de sonnette cessent. Quelques minutes plus tard, deux policiers nous réconfortent. Mais ils n'ont pas trouvé qui est à l'origine de cette sordide intrusion, et la menace pèse toujours.
Vous avez beau vous croire à l'abri, chez vous, au chaud, alors que vous lisez ces quelques lignes. Mais le danger guette. Il ne s'agit pas des traumatismes que vous cachez dans votre placard ou sous votre lit, mais de menaces bien réelles. N'entendez vous pas quelque chose qui gratte à la porte? La lumière du couloir ne vient-elle pas de s'allumer? Est-ce que l'on ne va pas sonner, chez vous, cette nuit, ou, pire encore, taper à votre porte?...











5 hululements:
23 février 2011 22:48
Le coup de la sonnette (enfin mon interphone), je l'ai connu 3 fois dans mon ancien appartement... le pire c'est qu'il n'y avait personne quand je regardais qui pouvait s'amuser à 4h du matin en insistant autant... un vampire ? Belzebuth ? Mimi Mathy ? (ah non pas possible vu la hauteur du bouton !)
Jusqu'à la 3ème fois qui eu lieu en pleine journée... n'écoutant que mon courage (par une belle journée d'été), je compris enfin que le coupable était le bouton qui se coinçait et créait un faux contact...
24 février 2011 18:20
j'adore tes histoires Ben, mais bon dieu pourquoi as tu mis une photo de l'araignée ?
24 février 2011 19:33
The Thing, de John Carpenter : toujours une valeur sûre!
26 février 2011 10:07
Je trouve que ta compagne crie beaucoup.
Un tel récit est particulièrement effrayant. Je ne savais pas qu'il vous était arrivé tant de choses à Montréal.
Par contre, je suis étonné de voir que tu n'hésites pas à appeler les flics parce qu'un petit con a sonné deux fois. Tu feras un très bon petit vieux.
26 février 2011 11:52
Moi je trouve pas, elle m'a l'air courageuse... (quoique, quand tu te fais secouer comme un poirier alors que tu dors paisiblement avec tes boules quies...)
Pour l'appel des flics, il faut remettre ça dans le contexte : quand tu vis à Montréal depuis un petit moment, tu deviens Montréalais. Et à Montréal, il n'est pas sensé y avoir de tels actes d'agression. C'est Montréal quoi, c'est un peu comme la Suisse.
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