Je me souviens que, lorsque je n'étais encore qu'un charmant bambin et que l'utilisation de ces désirables consoles de jeux m'était encore très limitée, je passais des heures, allongé dans mon lit, à l'abri de la chaleur ou de l'humidité, muni d'un crayon à papier et d'un dé à vivre de sublimes aventures dans des livres dont vous êtes le héros. Me voilà dans une forêt, face à un embranchement et trois sentiers. Lequel vais-je prendre? vais-je aller directement jusqu'au paragraphe 86, 128 ou 23? Si je me souviens bien, dans ma partie d'avant, le 23 c'était là où on allait quand on prenait une mauvaise décision qui nous condamnait à la mort ou à la dépossession de tous nos biens. Je vais jeter un petit coup d'œil furtif au 86 au cas où, mais a priori je vais aller au 128... douce tricherie!
Parfois, lorsque le livre était mal fait, les chapitres étaient mal reliés et il était impossible de terminer l'intrigue. Intrigue, qui, d'ailleurs, quoi que l'on ait fait, se terminait irrémédiablement de la même façon. Aucun intérêt à refaire l'aventure. Et en plus il n'y avait jamais de scènes cochonnes, de péripéties ou de jeu avec la narration.
Ps3 1-0 Littérature
Ps3 1-0 Littérature
Imaginez deux minutes : un livre dont vous êtes le héros avec plusieurs personnages que l'on incarne tour à tour, des choix moraux qui déterminent la suite de l'aventure de manière directe, des rebondissements savamment mis en scènes et, donc, des filles toutes nues! Ce qui n'était autrefois qu'un savoureux fantasme est aujourd'hui réalité grâce à Heavy Rain.
Vous l'aurez compris, vous ne trouverez ici nulle attaque sur la forme de ce jeu que je trouve révolutionnaire. Certes, certains me diront que d'autres jeux de ce genre existaient déjà auparavant, mais l'adéquation entre ce concept si particulier et l'intrigue d'Heavy Rain est telle que le passé m'importe peu : la puissance de la PS3, la beauté graphique du jeu, le courage de certains parti-pris et une structure narrative formidable font de ce titre une grande expérience qui n'aurait pas pu être possible avant 2010.
"Pas un vrai film ni un vrai jeu! C'est nul!"
Revenons quelques instants sur ce fameux concept, donc. Beaucoup disent qu' Heavy Rain est à mi-chemin entre cinéma et jeux vidéo, ce avec quoi je ne suis pas réellement d'accord.
Revenons quelques instants sur ce fameux concept, donc. Beaucoup disent qu' Heavy Rain est à mi-chemin entre cinéma et jeux vidéo, ce avec quoi je ne suis pas réellement d'accord.
Il s'agit d'un jeu basé sur des "actions contextuelles". C'est à dire qu'une simple pression sur un ou plusieurs boutons de la manette au bon moment change la scène qui se déroule devant vos yeux ébahis. Un exemple simple : une scène de course-poursuite entre un tueur et vous, sa victime. Le tueur brandit son couteau en l'air et vous n'avez quelques secondes pour prendre votre décision : aller à droite? à gauche? lui donner un coup? Attention, il n'y a pas de mauvais choix : votre action change simplement le déroulement de l'intrigue, et si votre personnage décède par votre faute, l'aventure se poursuit tout de même. Ce système de jeu en a dérangé beaucoup. Je ne vois personnellement pas en quoi le choix de ce mode de fonctionnement (remarquablement exploité sur ce titre) priverait Heavy Rain de son statut de jeu vidéo. Si l'on fait ce reproche-là à ce jeu, il faut le faire, par exemple, à tous les Final Fantasy, où il suffit aussi d'un seul bouton, lors des combats, pour faire évoluer l'action.
Rapprocher Heavy Rain d'un film, c'est aussi oublier que le jeu vidéo, depuis la Ps2 au moins, a des moyens techniques suffisants pour puiser dans les techniques de réalisation cinématographiques. En effet, tout jeu digne de ce nom, aujourd'hui (sauf Assassin's Creed, CQFD), se doit de narrer son intrigue de la manière la plus séduisante et télégénique possible, en multipliant les travellings, plongées, contre-plongées ou ralentis. Le cinéma, en retour, lui aussi, puise dans les jeux vidéos. Il n'y a qu'à voir le nombre de films filmés en vue subjective, ou même les œuvres adaptées à partir d'un jeu vidéo! Rapprocher Heavy Rain d'un film a souvent pour but de le dénigrer, de lui ôter ses vertus ludiques, de donner l'impression que l'on ne va plus être joueur mais spectateur.
C'est totalement injuste. On ne peux pas être passif devant Heavy Rain. D'une part parce qu'à tout moment on peut avoir à faire un choix déterminant pour la suite - gare à vous si vous vous déconcentrez ne serait-ce qu'une seconde. D'autre part, et surtout, parce que l'intrigue est parfaitement racontée, et que les changements de personnages sont autant de changements de points de vue qui permettent, petit à petit, de tisser une toile passionnante où les protagonistes se croisent (ou pas!) de manière cohérente et crédible.
Métaphysique, il pleut.
L'univers d'Heavy Rain puise dans les grands thrillers des années 90 (Seven, Le Silence des Agneaux), dans certains grands classiques du cinéma (Indiana Jones, 2001, Shining) alors que la narration elle, donc, si elle rappelle parfois les films de Tarantino, s'inscrit plutôt dans une tradition littéraire relativement moderne (d'Agatha Christie à John dos Passos en passant par Stephen King). Je ne veux pas trop en révéler sur l'histoire mais on ne peux très certainement pas reprocher au jeu de ne pas être inspiré. Vous jouerez tour à tour Ethan, un jeune homme à la recherche de son fils, Madison, une journaliste, Jayden, détective pour le FBI et Scott, détective privé. Tous sont à la recherche d'un tueur en série, le tueur aux origamis, mais ils n'ont pas pour autant les mêmes motivations. Tous les personnages sont traités avec la même finesse, tant bien qu'il est facile de s'y attacher, de s'intéresser à leurs histoires individuelles et donc de tout faire pour que ces derniers finissent l'aventure vivants.
Si vous n'avez pas d'empathie pour des êtres qui n'existent pas, ce n'est pas la peine de jouer à Heavy Rain (ni même de regarder un film ou de lire un livre, serais-je tenté de rajouter). Le jeu, de manière très intelligente, tisse un lien entre le joueur et les protagonistes grâce à des actions prosaïques que vous devrez réaliser régulièrement (vous brosser les dents, faire à manger, aller au toilette, vous raser ou prendre une douche). Il s'agit aussi de proposer des situations très différentes qui démontrent que ce n'est pas le nombre de boutons utilisés qui compte au moment de proposer des péripéties variées. Les actions banales sont réalisées sans urgence, ce qui contraste avec les évènements dramatiques où votre dextérité et vos réflexes seront mis à rude épreuve.
Heavy Rain, à la manière du fabuleux Red Dead Redemption, va aussi tester votre morale. Jusqu'où serez vous prêt à aller pour le bien de votre personnage? Cette question est absurde si l'on a pas l'illusion de la réalité dans le jeu. Tous les éléments mentionnés précédemment ont pour effet que vous hésiterez toujours avant d'ôter une vie, de prendre un risque ou de sauter dans le vide : dans Heavy Rain, comme dans la vie, il n'y a pas de Game Over. La partie continue juste sans vous, et vous ne pouvez pas jeter un coup d'œil sur l'autre page pour voir ce qui aurait pu se passer.






5 hululements:
10 novembre 2010 11:07
"Certes, certains me diront que d'autres jeux de ce genre existaient déjà auparavant"
Tu m'as devancé, enfulé va. Je suis prévisible je sais.
Perso, je reconnais les qualités de Heavy Rain. Tu les as cité globalement : narration, mise en scène, scénario (même si je n'ai pas fait tous le jeu, je te fais confiance), graphisme. Le fait que les jeux vidéos s'inspirent du cinéma est dans l'évolution logique et naturelle des choses. Je suis convaincu du bien fondé de cette inspiration. Et on peut saluer les tentatives de Fahrenheit et Heavy Rain pour cela. Après il y a toujours le moyen de concevoir le jeu dans cette optique.
En tant que joueur, j'ai été frustré par la maniabilité et la jouabilité. Les QTE m'énervent totalement et n'ont qu'un faible intérêt d'un point de vu ludique. Et dans un jeu vidéo, l'interaction avec le personnage est pourtant la base. Savoir faire une bonne manipulation dans un laps de temps n'apporte que peu de choses pour moi : ce qui compte, dans ce jeu, c'est le choix pris et ses conséquences.
C'est pour cela aussi que je t'ai dit que j'aimais regarder le jeu et pas y jouer. Un peu paradoxal au final puisque comme tout gamin j'attendais à chaque fois que l'autre dégage pour que je puisse avoir la manette en main.
Je pense qu'Heavy Rain aurait du plus assumer son gameplay de jeu d'aventure tout en gardant son orientation d'origine.
Je me rappelle d'un vieux jeu PC qui avait un scénario évolutif différent à chaque partie car tout dépendait des choix et du temps pris pour effectuer ces choix. Le choix ne se faisait qu'avec quelques clics de souris, ce qui suffisait à éveiller l'intérêt du jeu en lui même. Et le scénario, le monde, les personnages évoluaient parallèlement sans toi pendant ce temps.
Bref, si tu as l'occasion d'essayer Blade Runner un ce ces 4... :D
ps : trop classe la nouvelle skin
10 novembre 2010 12:17
"Savoir faire une bonne manipulation dans un laps de temps n'apporte que peu de choses pour moi : ce qui compte, dans ce jeu, c'est le choix pris et ses conséquences. "
[SPOILER]
Je ne suis pas d'accord, une décision prise dans l'urgence ne doit pas être réalisée de la même manière qu'une action prosaïque. Se raser, c'est pas comme décider (ou non) de se couper un doigt. Les QTE anecdotiques (tâches de tous les jours) n'ont de sens qu'en parallèle avec les QTE dramatiques. Pour certaines décisions importantes, on a plus de temps, mais par réalisme on a pas non plus tout le temps que l'on veut.
J'insiste encore une fois : un jeu identique sans ces graphismes-là n'aurait non plus pas le même intérêt, c'est pour ça que j'aurais vraiment du mal à jouer à ton vieux jeu. Pour qu'un choix moral soit dur à effectuer, il faut que les conséquences soient réalistes, et c'est en ça qu'Heavy Rain est fabuleux. Après, il est certain que des jeux "moches" peuvent aussi te captiver et que les pixels représentant les personnages puissent t'émouvoir, mais pour le genre d'Heavy Rain il me semble qu'un jeu aussi fort n'aurait pas pu être réalisé avant!
10 novembre 2010 15:28
J'ai bien perçu l'intention donné par les développeurs par les QTE. D'ou le timing accéléré lors des scènes d'action. Mais je n'adhère pas du tout à cette forme de jeu. Cela ne me touche pas du tout et cela me gonfle plus qu'autre chose.
Sinon, j'ai jamais revendiqué que mon vieux jeu avait les mêmes prétentions qu'Heavy Rain. Je l'ai donné en exemple pour t'illustrer un exemple de jeu que l'on peut faire qui utilise les mécanismes tels que tu l'as décrit dans un livre dont vous êtes le héros.
Et pareil, je n'ai pas évoqué ce jeu en ciblant les émotions dans les pixels que représentent les personnages. Car je peux le dire : ce sont des bouillis de pixels, et ça l'était déjà à l'époque. :D
11 novembre 2010 16:09
Je ne suis en total accord avec ce que tu as écrit dans ton billet...
Concernant le gameplay (souvent source de reproches du jeu), je n'ai pas été dérangé par celui-ci, tellement j'ai été pris par le jeu.
Idem pour la maniabilité qui pour ma part m'a semblé la plus simple possible (le partit pris de ne pas pouvoir courir, hormis pour certaines phases spécifiques, est tout simplement logique).
A noter qu'il faut y jouer en difficulté maximum, sinon l'intensité n'est pas la même.
11 novembre 2010 16:09
un "ne" c'est glissé insidieusement dans ma première phrase...
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