Desperate Housewives

| mardi 16 novembre 2010 | |

Je vais faire ici une exception à ma règle d'or : éviter de faire des articles "contre", parce qu'il est toujours plus facile de casser que de défendre. Mais voilà, s'il m'avait semblé légitime de défendre 24, série que l'on considère souvent comme réactionnaire, ou du moins très conservatrice, il me semble aujourd'hui nécessaire de critiquer ce qui me semble être l'une des séries les plus malsaines (dans le mauvais sens du terme) du moment. 

Satire à blanc

Pour beaucoup, Desperate Housewives est une satire, une série subversive qui dépeint d'un œil acerbe la société américaine à travers la vie de ces femmes au foyer qui habitent la banlieue pavillonnaire de Wisteria Lane. Cela fait un petit bout de temps que la banlieue est une thématique centrale de beaucoup de créations artistiques américaines (c'est très loin d'être le premier, mais Ira Levin, avec The Stepford Wives, en 1972, incarne très bien cette tradition), donc le sujet est très loin d'être novateur. Il s'agit d'une critique qui est, déjà à la base, relativement consensuelle, même sous le format de la série (Malcolm in the Middle ou dans une certaine mesure Les Simpsons l'avaient déjà fait avant). Et puis après tout, je me demande même s'il est juste de considérer Desperate comme une série satirique : parler de quelque chose ne suffit pas à être critique ou pertinent.
Pour moi, c'est simple, la subversion, dans Desperate Housewives, s'arrête au titre même de la série. En effet, il y a un contraste entre l'idée des ces femmes désespérées et la réalité des intrigues de la série. A Wisteria Lane, ce sont les femmes qui sont les chefs de famille. Mais attention, n'allez pas croire qu'il s'agit pour autant d'une série féministe! Car non, ces femmes ont beau tenir leurs hommes par le bout de la baguette, ces hommes qui les trompent, qu'elles trompent aussi en retour, qui les trahissent, les séduisent ou tentent de les assassiner, il faut dire qu'elles ne font pas grand chose sans eux. A tel point que les femmes célibataires sont soit des salopes qui sont pas si méchantes que ça (Eddie), soit des folles cliniques qu'il faut interner à tout prix (Catherine). Car voilà, une vie équilibré, c'est un homme, une femme, et des enfants (ados rebelles, forcément). Bon, d'accord, il y a bien deux homos, une grande folle et l'autre plutôt viril (la représentation de l'homosexualité la plus dégradante depuis pas mal de temps, il fallait le faire), mais ce ne sont pas vraiment des personnages sérieux, plus des protagonistes secondaires qui vont vous surprendre par leur finesse d'esprit à la Oscar Wilde et leur bon goût en matière de décoration!


Allégories légères et métaphores savoureuses

Satire dans tous les sens, donc. Histoire de vous rappeler que vous êtes dans une comédie décalée, une petite musique légère vient donner le ton lorsque les dialogues ne sont pas assez clairs. Une petite musique qui vous rappelle que toute situation est subversive, cocasse, et que l'on s'amuse des problèmes de ces braves américains comme les autres. Cette musique, c'est un petit peu comme les clins d'œil incessants de votre oncle au repas de famille. Lors du premier, on sourit poliment, mais au troisième on va s'enfermer dans les toilettes pour pleurer.

Heureusement, qui dit satire dit aussi vérité. Derrière l'humour, il y a des choses bien plus profondes, et, lorsque la petite musique s'arrête, ou lors de fabuleuses conclusions d'épisodes, Desperate Housewives fait passer Sept à la maison pour la série préférée du Malin. Lynette, à un moment, a un cancer.

C'est vachement grave le cancer, on peut en mourir, on perd ses cheveux, on devient blanc, on ne rit plus comme avant et on doit porter un foulard sur la tête. Mais Lynette, c'est une femme forte. C'est la seule qui travaille vraiment pour gagner sa vie (elle a un vrai métier, pas comme Bree ou surtout Suzanne), et elle a pas le temps d'avoir un cancer. Peut-être que les scénaristes avaient une petite pensée pour les plus grands connaisseurs de l'âme humaine du moment, comme Marc Levi par exemple, et ils ont eu la superbe idée de symboliser la maladie de Lynette par un pauvre petit blaireau qui a le malheur de s'immiscer dans la maison des Scavo et de briser l'ordre établi. Un peu comme le cancer! Profond, non? Et Lynette de lui atomiser la tronche à coup de fusil et d'enfin dire "non, maladie, je ne veux pas de toi, fuis mon corps, libère ma maison, mon cœur et mon esprit!". Dans la satire comme dans la gravité, Desperate Housewives est d'une lourdeur digne de l'oncle sus-cité. Nous en sommes au dessert, et c'est l'heure des blagues racistes.


Sperm is sacred

A plusieurs occasions, ces femmes fortes tombent inopinément enceintes. Gaby est l'une d'entre elles. Gaby, c'est celle qui menait une vie de petite vertu : top-modèle à la retraite, elle batifole quelques temps avec son jardinier avant de se rendre compte que c'est mauvais pour son couple et prendre alors soin de son mari momentanément aveugle. Être fidèle : ça rend moche. Elle grossit, a les cheveux gras, et accouche de deux petites filles aussi bêtes que vilaines. En bref, elle est punie pour sa vie de débauche passée. Mais voilà, même au plus fort de sa dépravation absolue (alors qu'elle manipule ceux qui lui tombent sous la main pour obtenir des sous et se régale du torse musclé de son apollon jardinier, le tout en musique bien entendu), elle tombe enceinte. L'avortement n'est même pas une possibilité - à ce niveau-là, c'est du déni - et Gaby se lamente sur son sort. Que diable va-t-elle bien pouvoir faire? Tous les téléspectateurs du monde ont bien envie de lui répondre "Gné", mais mettre fin à une grossesse reste du domaine du tabou absolu pour les scénaristes de la série. Ceux qui reprochaient stupidement à Juno d'être un film réac' parce qu'elle garde son bébé à la fin défendront Desperate Housewives en disant que dans la société américaine, c'est comme ça, c'est conservateur, on ne parle pas d'avortement. Si seulement!


Il s'agit bien évidemment d'un mensonge, et les nombreuses manifestations pro-life (anti-avortement, mais mieux vaut être "pro" qu'anti, comme je le disais en début d'article) ultra-médiatisées viennent le confirmer. On n'est pas dans une description réaliste des mœurs d'une société où, en effet, le droit à l'avortement est régulièrement remis en cause, mais dans un choix assumé de ne pas choquer, de ne pas déranger. Que ce soit Gaby, la plus libérée, qui ne se pose même pas la question, est particulièrement frappant. Même Sept à la maison avait abordé le sujet.

Il n'y a pas de fumée sans feu

Mais ne nous arrêtons pas en route! J'aimerais à présent me pencher sur deux épisodes différents qui sont à mon sens symptomatiques de l'état d'esprit de Desperate Housewives. Saison 3, épisode 9, Beautiful Girls, ou "Lynette et le pédophile". Comme toujours dans la série, lorsqu'un inconnu débarque dans le quartier, il se passe quelque chose. L'enfer, c'est pas les autres, mais juste ceux que vous connaissez pas et qui viennent troubler votre quotidien. Il y a donc cet inconnu, fort poli et cordial (non, il n'est pas homosexuel, pire!) qui débarque à Wisteria Lane. Art Shepherd est un pauvre homme : il prend soin de sa sœur, malade, mourante même. C'est donc forcément un brave homme. Pour Lynette, c'est d'autant plus triste que Art lui a sauvé la vie quelques épisodes auparavant, lors d'une prise d'otage dans un supermarché (nous y reviendrons un peu plus tard). 
 
Mais lorsqu'elle se rend à son domicile et découvre, mon dieu, dans son sous-sol, des vêtements pour filles et des photos de petits garçons torse-nus, son sang ne fait qu'un tour! Il s'agit d'un pédophile! Elle mène donc, et c'est logique, une campagne dans le quartier contre ce voisin, allant voir la police qui lui rit au nez, et va jusqu'à manifester devant chez Art pour le faire déménager. L'homme reste impassible et il semble bien que Lynette se ridiculise. Mais voilà, la sœur d'Art meurt. Lynette se rend compte qu'elle s'est comportée comme une connasse ingrate et va s'excuser auprès de l'homme qu'elle a calomnié et dont la réputation est à tout jamais entachée. Mais voilà, révélation finale : Lynette n'avait peut-être pas tort : Art, l'œil menaçant, lui annonce que maintenant que sa sœur est morte, rien ne l'empêche de se livre à ses pulsions... dans un autre quartier!!! Lynette, bouche bée, reste impuissante lors de cette scène finale où l'homme qui était vraiment un pédophile s'évanouit dans la nuit noire. L'enfer, c'est les autres, si ils sont bizarres. 


Dans un épisode précédent (Bang, saison 3, épisode 7), ce même Art, donc, avait sauvé la vie de Lynette. Cette dernière, qui n' a décidément pas beaucoup de chance, se retrouve prise otage avec d'autres braves citoyens par Carolyn Bigsby, une femme solitaire car trompée par son mari  qui pète les plombs (on pouvait s'y attendre) en faisant ses courses dans le Wallmart local. Lynette, qui a des couilles, ose dire à l'hystérique terroriste qu'elle l'a bien cherché, et qu'elle mérite d'être trompée par son mari (après tout, elle est folle, et à Wisteria Lane on aime pas la folie). Carolyn décide de se venger et pointe son revolver sur Lynette!

Heureusement, ce bon vieux Art lui lance une conserve à la tête et le coup part dans le bras de Lynette (la pauvre, ça doit faire mal). Carolyn tombe au sol, lâche le pistolet, et se bat avec Art (un quarantenaire pédophile contre une cinquantenaire folle, inutile de vous dire qui l'emporte). Alors qu'elle est sur le point d'être maitrisée, elle se fait abattre froidement par une des otages. Légitime défense! A la sortie de son calvaire, Lynette est accueillie en héros traumatisée par ses amies qui, l'air sombre, semblent entendre la voix off qui (comme lors de chaque final) donne la morale de l'épisode : justice n'est jamais aussi bien faite que par soi-même. Prends ça Joel Schumacher!


Cette voix off est peut-être la grande trouvaille de la série. A la fin de chaque épisode, elle prend de la distance par rapport à ce qui vient de se passer, et nous fait part de son jugement plein de sagesse (il s'agit de la voix omnisciente d'une morte qui, profitant de son don d'ubiquité, observe ses anciennes amies), sur le bien, le mal, la vie, la mort, avec toujours la même petite musique grave. Desperate Housewives a tout de même le mérite de faire passer Carrie Bradshaw pour une intellectuelle! 

Trêve d'ironie, trêve de faux-semblants, Desperate Housewives est une série hypocrite, consensuelle et surtout mensongère qui représente tout ce qui est détestable en Amérique. La satire est réussie, il ne faut simplement pas oublier qu'elle est involontaire.

3 hululements:

-ben- Says:
18 novembre 2010 17:25

Tout à fait d'accord avec toi sur cette série. J'avais suivi et plutôt bien aimé la première saison. Puis je trouve que ça a sacrément décliné et l'hypocrisie dont tu parles a alors bien sauté au yeux.
Je me rappelle aussi en particulier de l'épisode sur le voisin pédophile. J'avais déjà pratiquement arrêté à ce moment là, mais je crois que celui-là est vraiment le dernier que j'ai regardé.

Ben Says:
19 novembre 2010 00:16

D'accord avec toi, il y avait des bonnes choses dans la première saison, mais tout a très vite disparu...

Vince Says:
22 novembre 2010 20:59

je suis également d'accord pour dire que ce que la série est censé dénoncée est en fait à interprèter à l'inverse (bien moins réactionnaire que ce que l'on veut nous faire croire).
Cependant, je ne m'arrête plus trop à ça et continue à la regarder plus pour les situations humoristiques que pour les scènes pathos... mais bon, je fais quand même des bons lors des épisodes cumulant certains clichés éculés.

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