S'il y a bien un acteur qui a marqué cette décennie, et qui est, pour moi, le plus grand actuellement, c'est bien Joaquin Phoenix : souvenez-vous de son superbe rôle de Commodus dans Gladiator, de ses personnages géniaux dans Signs et Le Village de ce cher Shyamalan, sans parler des grands films de James Gray (The Yards, La nuit nous appartient et Two Lovers). Il y a pas mal d'acteurs qui me sont chers, mais Joaquin a quelque chose de particulier.
Cry, cry, cry
Mais voilà, en 2008, c'est le drame, le frère du pauvre River annonce qu'il met un terme à sa carrière d'acteur, alors que la promotion de Two Lovers n'a pas encore commencée. Le journaliste à qui il l'annonce est incrédule, croit qu'il s'agit d'une plaisanterie, et Joaquin, visiblement furieux et vexé, s'éclipse sans dire un mot.
Quelques mois plus tard, une vidéo est publiée sur youtube. On y voit Joaquin Phoenix, méconnaissable - il ressemble dorénavant à Zach Galifianakis, gras du bide, la barbe de Carlos et le bonnet d'Eric Cartman sur la tête - et visiblement saoul, rapper lors d'une soirée branchée à New York. Quelques jours après, la nouvelle tombe : Joaquin Phoenix s'appelle dorénavant JP, son nom de scène pour sa nouvelle carrière... de rappeur.
Un tas de mouchoirs humides s'entasse à présent à mes pieds. Comment une telle chose est-elle possible? Est-ce que c'est son rôle dans Walk the Line qui l'a détruit? On sait que jouer Johnny Cash n'a pas été simple pour lui, et peut-être la vie de l'homme en noir l'a-t-il profondément marqué. Toujours est-il qu'il aurait pu au moins se lancer dans une carrière de chanteur folk. Parce qu'il faut le dire, et une nouvelle vidéo youtube vient le confirmer, c'est à présent une épave. Il devient de plus en plus gros, le visage bouffi, toujours affublé d'un bonnet et de lunettes de soleil qui semblent venir cacher les excès d'une vie peu catholique.
Je parlais des acteurs que j'apprécie tout particulièrement, et Casey Affleck en fait très certainement parti.Son rôle dans L'assassinat de Jesse James par le lâche Robert Ford d'Andrew Dominik - un des plus beaux films de ces dernières années - m'a profondément marqué. Lorsque j'ai appris qu'il était en train de réaliser un documentaire sur la déchéance de son beau-frère, ma réaction a de prime abord été assez violente. Comment peut-on à ce point exploiter la dépression d'un proche? Puis, après réflexion (un peu), comme souvent, l'espoir renaît de ses cendres. Certes, l'hypothèse qui va suivre est un peu tirée par les cheveux, surtout lorsque l'on est devant le fait accompli, preuves à l'appui, comme par exemple cette atroce entrevue avec David Letterman : et si tout ça n'était qu'un canular?
Written & Produced by Casey Affleck & Joaquin Phoenix
Deux ans après, me voici enfin nez à nez avec le documentaire de Casey Affleck. Lors du générique de fin, tout devient clair. Joaquin n'était qu'un acteur qui jouait son propre rôle, comme bon nombre de personnes dans le film. On a beau être soulagé, on reste quelque peu incrédule. Heureusement youtube est là pour nous : Joaquin Phoenix est retourné voir David Letterman, il est de nouveau lui-même, beau, élégant, rasé et mince.
On ne sait pas vraiment si l'on doit être admiratif ou furieux. On est un peu les deux, et c'est normal, la blague était de mauvais goût, la frayeur a été trop grande. Mais tout de même, je respecte la performance d'un acteur qui n'a finalement fait qu'appliquer jusqu'au bout la fameuse méthode de l'Actor's Studio, qui consiste notamment à se transformer physiquement et à mettre sa santé en danger au nom de l'Art (l'exemple le plus connu est De Niro dans Raging Bull de Scorsese). Ce qui met mal à l'aise, c'est que Joaquin Phoenix va plus loin. Sa mise en danger n'est pas encadrée par une équipe de cinéma, par un scénario, un début ou une fin. JP, c'est un acteur qui joue lâché dans le monde réel, un peu à la manière de Slater dans Last Action Hero
avec comme différence majeure que, même si Slater semble saigner, lorsqu'on tire sur Arnold Swarzenegger, c'est avec des balles à blanc. Pour quoi faire?
Quel est le but de ce canular sophistiqué et parfaitement orchestré? S'agit-il d'une performance d'acteur qui se suffit à elle-même, où y a-t-il quelque chose d'autre de plus profond derrière? Pour répondre à ces difficiles questions, on ne peut que se baser sur I'm Still Here, le faux-documentaire, donc, de Casey Affleck. La réponse semble trop évidente pour être véritablement convaincante : en effet, le film traite du monde impitoyable des célébrités, et des pressions ignobles subies par ces stars qui n'ont pas le droit au moindre faux-pas. Il est d'ailleurs très intéressant de revoir ces passages vus en mauvaise qualité sur internet d'un autre point de vue. Ce renversement est la grande force du film. Lorsque l'on voit Phoenix fuir les journalistes sur youtube, on ne se doute pas forcément que le caméraman provoque l'acteur, se moque de lui, dans l'espoir, vraisemblablement, de recevoir un coup et d'avoir un beau sujet. Cette dimension du film est bien traitée, même s'il y avait sûrement plus de choses à dire à ce sujet.
La réponse est trop facile, et par bien des égards, la performance de Joaquin Phoenix est aussi la fin de l'entreprise : s'il s'agit, donc, d'un faux-documentaire, c'est qu'il s'agit d'une vraie fiction, et cet aspect-là du film m'a semblé moins convaincant. Il est en fait difficile de s'intéresser vraiment à la carrière de rappeur de l'ancien acteur. Certaines scènes sont assez légères, et même parfois vraiment drôles, mais on reste, pour le coup, très clairement dans du Cinéma. Beaucoup de célébrités qui apparaissent dans le film sont au courant, et il y a forcément bien moins d'intensité que lorsque Joaquin se jette en pâture dans le monde réel. On savait néanmoins déjà que certaines stars consomment de la drogue, couchent avec des prostituées et se bourrent la gueule, et le sacrifice de Joaquin est bien plus grave que les faits qu'il dénonce.
Là où le film me semble vraiment réussi, c'est dans sa force subversive, dans sa capacité à briser définitivement le mur entre fiction et réalité. Joaquin Phoenix, nous en avons parlé, va plus loin qu'un Sacha Baron Cohen parce qu'il joue son propre rôle. Il déçoit vraiment les gens qui croient en lui. Il se met en danger, mais il ne peux pas vraiment ôter son costume et reprendre une vie normale. Pour évoquer un autre acteur majeur de ces dernières années, le personnage de Joaquin Phoenix est une version dépressive de la figure publique de Tom Cruise. Il est difficile, avec le beau Tom, de faire la distinction entre l'homme et le personnage. I'm Still Here élève le débat : à quoi bon faire la distinction? Le masque est autant l'homme que la personne qui le porte. Joaquin Phoenix a beau être redevenu Joaquin Phoenix, on voit encore cette lueur bizarre dans ses yeux qui prouve que le malfaisant JP est son Mr. Hyde, fait partie intégrante de lui.
Là où le film de Casey Affleck me met vraiment mal à l'aise, c'est qu'il rappelle que la réalité est tout autant une construction factice que les histoires cadrées et délimitées qui se déroulent devant nos yeux lorsque nous sommes face à une rassurante fiction.





4 hululements:
25 octobre 2010 20:43
Bel article... Par contre je veux pas me la jouer "moi j'me la pète" mais depuis le début, et bien avant les soupçons journalistiques, je me disais que ce n'était pas possible... Phoenix est trop intelligent pour sombrer (à nouveau) dans la drogue, et surtout, ce n'était pas possible que son meilleur ami et membre de sa famille se contente de le filmer, pire, de l'y encourager.
Finalement, ce que j'aime le plus, c'est les critiques gros débiles qui continuaient à dire que ce film montrait un Phoenix pathétique et fini alors qu'à la fin c'est même écrit "Written by..."... Certains sont pas très fins!
En tout cas, j'ai également adoré les moments où Joaquin est confronté au monde des vivants et toutes les réactions des charognards de journalistes... Pour ça, c'est une belle expérience. Après, je ne suis pas convaincue sur l'aspect "vie privée" de Phoenix, vu qu'on sait que c'est un "mockumentary", on a pas vraiment besoin de le voir autant.. l'aspect le plus intéressant de l'expérience étant quand-même l'aspect médiatique...
26 octobre 2010 23:49
Wouahou, la nouvelle maquette !!!
Merci pour cet article bien détaillé sur ce que j'avais perçu de (très) loin comme l'histoire d'un mec ne voulant plus se prendre la tête avec le star system.
C'est bien lui qui avait présenté un trophée des Oscars en lisant explicitement de manière blasée son prompteur ? Ca m'avait bien fait rire.
Mais la chose allait en fait bien plus loin que ça! Je pense que ça mérite le coup d'oeil après ces explications eclairées.
27 octobre 2010 15:30
Nan nan Alban, ce que tu as vu c'était une parodie de Ben Stiller se foutant de sa gueule!
28 octobre 2010 21:44
Ah oui c'était Ben Stiller ! Ça me revient maintenant. J'avais saisi la référence a Joaquin Phoenix car je venais d'entendre parler de sa drôle de trajectoire, et ça m'avait donc bien fait rire.
Merci pour ces précisions amis lyonnais.
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